Fevrier 2008
Petite préface pour les chers lecteurs de l'ouest:
Les changements que le monde éprouve ne sont pas comparables à d'autres révolutions du passé. Nous sommes tous nés à une époque ou toutes les frontières semblaient immuables - puis nous les avons vu disparaître. Pour nous, c'était quelque chose d'espéré depuis fort longtemps. Mais aujourd'hui, dans la vie des peuples, il n'y a plus de place pour une conscience supérieure commune. Notre conscience nationale est devenue plus vaste et inexplicable.
La Russie n'a plus de rideau de fer, mais vous et nous-mêmes ressentons une frontière invisible, d'autant plus quand il s'agit de questions politiques. Mais il n'est pas là, le fond du problème. La Russie a quelque chose de non-dit, de vague dans son histoire récente, dans toute son apparence. Je suis sur que notre l'expérience actuelle souvent appelée "la démocratie souveraine" chez nous ne rendra pas ce "quelque chose" plus claire.
Quand on vit sans frontières on a besoin d'être entendu et compris par les autres.
Mon ami de longue date Andreas Fecke m'avait demandé d'écrire cet article sur les présidentielles en Russie. Or, il se trouve que je pensais d'avantage aux particularités de l'homme russe. Je cherchais ses différences à l'homme européen, mais j'ai vu aussi beaucoup de choses que nous avons en commun.
Possible que vous en pensez autrement.
Toutefois y a-t-il une chose qu'il faut enfin dire: l'homme russe est indéfinissable. Il ne se place plus dans la vie de son pays. Les événements en Russie ne forment plus, comme c'était il y 20 ans, son présent. Il s'élance vers l'Europe, il s'élance vers l'Amerique, tout en se transformant en un symbole de rationalité - et chez lui, en Russie, il reste l'éternel rêveur russe.
Je ne sais pas où ce vol de la conscience atterrira.
Mais il est bien possible que j'exagère un peu.
La vie paisible
Lire la version originale russe
Moins de trente jours nous restent-ils seulement jusqu'aux élections présidentielles, mais la vie est pleinement tranquille. Les cotes de popularité du prétendant principal Dimitri Medvedev ont augmenté de 10 % encore en ces deux derniers mois, mais personne ne s'y intéresse. Les sondages lui prédisent plus de voix que Poutine recueillit en 2004, 79 % contre 65 %, mais on n'y prête pas attention. Le premier Vice-Premier Sergey Ivanov, en tout l'automne dernier encore plus populaire que Medvedev, attend son inévitable démission et ne participe même pas aux élections – or, personne ne s'en montre étonné.
Dans les esprits des gens les présidentielles, c'est déjà du passé, et les économistes donnent des conférences publiques à l'issue des plans de développement de la Russie jusqu'en 2020. Il y a cependant un non-dit dans ces spectacles: la conception „démocratie souveraine“ de Vladislav Sourkov y est aussi vivement que vainement débattue: „La centralisation du pouvoir n'est plus nécessaire de nos jours, car l'expansion économique n'évoluera pas sans le développement de la société civile“, ainsi argumentent-ils. Pour eux, tout est déjà accompli, tout est parfait et, comme Sourkov, ils voient venir dans cet avenir prochain les „russes de la Troisième Vague“ [d'après la théorie de développement du futurologue américain Alan Toffler, voir wikipedia].
Seuls les militaires, parait-il, ne sont pas d'accord que tout serait déjà bien arrangé et ils font passer des déclarations choquantes à la télévision et dans les journaux, des déclarations si choquantes à ne pas en avoir entendu en ces dernières vingt années. D'abord ils ont annoncé qu'ils pointeront des missiles sur la Pologne et la Tchequie. Craintifs de ne pas se faire entendre, ils ajoutent ensuite que la Russie sera le pays à faire l'attaque nucléaire en premier.
Ils avaient raison de craindre un manque de bruit: personne n'y prête attention. Du moins, je n'ai trouvé personne qui s'étonnerait que le commandant de l'état-majeur demande au futur président et à son futur chef de gouvernement un contrat spécial de collaboration avec l'armée, et que le commandant de l'armée de l'air réclame une augmentation de son budget.
Personne ne veut y croire, alors personne ne les entend.
Tout le monde sait qu'ils ne tireront pas sans commande, et que personne ne le commanderait à présent. On pense qu'il s'agit là d'une question des salaires des généraux et non d'une menace extérieure.
Bref, on entend les cloches tinter, le temps est parfaitement paisible et nous sommes tous en route vers un avenir stable. D'après des recherches de l'institut Levada-Centr la majorité des russes considèrent comme sa plus grande qualité la proximité de Dimitri Medvedev à Vladimir Poutine. 48 % des russes, d'après des données de VCIOM, désirent voir en le futur président un père de la nation, tandis que 42 % lui demandent d'incarner le rôle d'un manager contemporain.
Pourrais-je traduire tout cela en une autre langue? Me serait-il possible de convaincre des lecteurs de l'ouest que la rêverie russe n'est pas une fable, que c'est une force réelle? Non, c'est complètement impossible! On nous voit comme on voit tous les autres aussi.
Cependant, un de ces rêveurs téléphone à la radio „Echo de Moscou“ et révèle que le candidat Dimitri ressemble fort à un acteur Vadim Medvedev, qui avait joué le rôle d'un officier de l'armée blanche il y a 50 ans, et encore un peu af l'empereur Nicolas II., mais sans barbe. Seraient-ils peut-être parentes?
Qui êtes-vous, Mister Medvedev? Êtes-vous le fruit du rêve russe? Êtes-vous le produit d'une inspiration bureaucratique? Ou bien, que Dieu me pardonne, êtes-vous une incarnation hypnotique du programme de Poutine dont l'examination de son contenu est indécent?
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